Episode 2 : La Rochelle et l’île de Ré
Jeudi 21 mai
La Rochelle.
On attribue souvent l’invention du vélo en libre-service aux lyonnais et leurs Velo’v (2005), voire aux parisiens et leurs Vélib’ (2007). C’est oublier La Rochelle, qui expérimentait déjà la location de vélos en libre accès bien avant tout le monde : il y a très exactement 50 ans, en 1976, la ville lançait 250 vélos jaunes en libre-service, sans inscription, sans caution. Ici, le vélo, c’est donc une longue histoire.
A la Rochelle, les pistes cyclables sont nombreuses, larges et confortables. Les vélos partout, les loueurs nombreux. Avec mon VELI, je ne manque pas d’être repéré. Je discute avec les magasins de cycles, je rencontre l’office de tourisme. Les trois cents kilomètres déjà parcourus m’offre quelque chose d’irremplaçable : une expérience grandeur nature. Je peux maintenant expliquer pourquoi le toit protège autant de la pluie que du soleil. Pourquoi la position assise avec dossier est incomparablement plus confortable que sur un vélo classique. Pourquoi la balade devient, avec ce véhicule, une découverte grand confort- on peut laisser filer l’Acticycle à deux ou trois kilomètres heure, regarder, prendre son téléphone, s’arrêter et repartir instantanément. Tout ça, je le comprends en l’ayant expérimenté, en l’ayant vécu.
Mes précédents voyages à vélo, je les ai faits sur mon vélo route. 7 kilos, une petite sacoche de selle, des étapes de 150 ou 200 km avalées en 6 à 7 heures. C’est un autre usage du vélo, un autre rapport au corps et à l’effort – pas moins sportif, d’ailleurs, car en mode « éco », celui qui me permet d’atteindre 100 km d’autonomie avec une seule batterie, il faut sacrément pédaler ! Le voyage à VELI est aventure bien différente, et il se pourrait bien qu’elle (me) plaise tout autant.
Dans les rues de La Rochelle, je croise Clothilde. Avec son triporteur, elle récolte jusqu’à 300kg de biodechets que son entreprise, Altergaia, valorise ensuite. On discute de nos montures du futur, des avantages et des inconvénients de chacun. La sienne plafonne à 18km/h… Elle essaye l’Acticycle, se verrait bien dessus, ou dedans, car le confort est bien meilleur. En ce début d’après midi déjà caniculaire, elle sa tournée est loin d’être terminée : nous reprenons nos routes.
Je profite du passage rochelais pour rendre une visite à mes amis d’Avatar, un autre acteur de l’écosystème des véhicules intermédiaires. Frédéric Mourrier et Carmen Blanchard ont conçu l’Ulive, cette voiture ultra légère capable de rouler à 90 km/h. Alors qu’Acticycle «augmente» le vélo pour l’ouvrir à d’autres usages, Avatar s’est focalisé sur la voiture dans le but d’aller vers un objet radicalement allégé. Résultat, l’Ulive pèse seulement 380 kilos. Ses batteries sont des batteries de vélo électriques. Les matériaux ultralégers (du polyester composite), les choix techniques, tout est pensé pour concevoir l’objet le plus léger et économe possible. C’est comme si l’on reprenait l’histoire de l’automobile là où elle s’est égarée, là où l’alourdissement est devenu la norme pour revenir à l’essentiel : transporter des personnes et leurs affaires avec le moins d’énergie possible.
Acticycle et Avatar ne partagent donc pas que la première lettre de leur nom ; c’est une même conviction qui anime ces constructeurs, un même point d’arrivée malgré des points de départ différents. Concevoir des véhicules plus sobres, taillés pour les usages du quotidien.
Je déjeune avec la petite équipe, installée à Périgny dans un entrepôt que la communauté d’agglomération de La Rochelle leur prête. Sur une table posée sous les arbres, devant nos véhicules, on parle des homologations, des usages de nos machines, de l’avenir.






Vendredi 22 mai, Samedi 23 mai,
Ile de Ré.
On m’avait prévenu. A l’île de Ré, progresser vers le nord de l’île c’est monter dans l’échelle sociale. Dans ce « 21 ème arrondissement de Paris » (après ou avant Montreuil du coup?), la bourgeoisie est installée de longue date – les villages sont bien apprêtés, les façades blanches impeccables, les volets assortis. Les petites rues des bourgs, sans circulation automobile ou presque, sont soignées, tranquilles.
Les plages, la chaleur, la lumière composent les éléments d’un été très en avance. Les températures dépassent allègrement les trente degrés, soit dix degrés au-dessus des normales de saison. J’avais dit dans le premier épisode que j’allais vers l’été. J’y suis déjà pleinement.
Je parcours l’île en plein pendant le week-end de la Pentecôte. Ici, les routes principales sont strictement interdites aux vélos, et pour cause : il existe tout un réseau cyclable aménagé. Les pistes sont blindées de vélos de tous types (certains étant plus larges que mon VELI!) mais je trouve malgré tout ma place : je me faufile, je cède le passage, je joue des coudes, ou plutôt des roues. J’observe les visages des cyclistes qui me croisent, je tente de déceler un éventuel agacement ; mais j’y lis davantage de curiosité et d’amusement. Sans doute ai-je réussi à appliquer le bon niveau de civisme.
Les acteurs du vélo de l’île sont débordés, mais certains m’accordent malgré tout du temps. Les réactions sont très contrastées : de l’indifférence polie pour quelques-uns, un intérêt sincère et nourri pour beaucoup d’autres.
L’île de Ré compte dix-huit mille habitants à l’année. L’été, on compte jusqu’à cent quatre-vingt mille personnes sur l’île. Tout ce petit monde se déplace à droite à gauche sur l’île, et même quand il se déplace à vélo – ce qui est ici la norme – les bouchons existent, les pistes saturent, l’île étouffe doucement sous son propre succès. Le surtourisme n’épargne donc pas les territoires qui ont pourtant misé de longue date sur les mobilités douces. Mais l’on peut aussi voir le sujet dans l’autre sens : sans vélo, l’île de Ré serait tout bonnement inaccessible, sauf à y construire des autoroutes… Qui auraient à jamais abîmé son cadre !






Les marais vendéens
Le dimanche après-midi, je retraverse le pont de l’île de Ré sous 35 degrés afin de reprendre la Vélodysée vers le nord. La chaleur a découragé les cyclistes, je suis seul sur de longues portions. Après le pont du Brault, me voilà en Vendée. Les marais défilent, plats, silencieux, éclatants de lumière.
Ces marais, je les connais. L’année dernière, pour rejoindre un mariage à la Tranche-sur-Mer, j’avais parcouru, en tandem avec mon compagnon, les 50km depuis la Rochelle. Même piste, même trajet. Nous étions deux sur deux roues, et aujourd’hui je suis seul sur quatre.
La chaleur est écrasante, et plafonner à 25 km/h sur ces longues lignes droites sans ombre est harassant. Le temps passe lentement. Mais, à l’heure de l’apéro, j’atteins enfin Longeville-sur-Mer, où une belle surprise m’attend.
Suite : Épisode 3 : La Vendée, Noirmoutier, Pornic et… Nantes


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