Episode 4 – La Mauritanie, de Guerguerat à Nouakchott
Après la frontière de Guerguerat, la ville de Nouadhibou n’est plus qu’à quelques dizaines de kilomètres. Plusieurs minibus assurent la correspondance avec l’autocar que nous avons pris à Dakhla. Un peu avant d’entrer dans la première ville mauritanienne, nous déposons trois jeunes français à proximité de la gare ferroviaire : ils sont venus jusqu’ici spécialement pour prendre le train minéralier, ce convoi géant qui transporte le fer de Zouerate à Nouadhibou. Depuis que des influenceurs ont vendu la mèche, cette expérience est vue comme étant tout à la fois originale et courageuse : on peut, sans trop de mal, monter dans n’importe quel wagon, s’installer sur les minerais (ou au sol lorsque le train fait le voyage à vide), et ainsi traverser gratuitement le désert à 30 km/h dans le train le plus lourd et le plus long du monde. Succès garantit sur Insta. La voiture voyageurs étant rapidement complète, les Mauritaniens pratiquent de longue date cette combine parfaitement tolérée. Mais face à ces arrivées trop massives de jeunes aventuriers, la société nationale industrielle et minière (la SNIM), qui gère le train et les mines, tend à faire descendre les effrontés. Ce qui n’entame pas leur motivation, bien au contraire : à l’originalité d’une traversée du désert sur un tas de fer s’ajoute la défiance des surveillants. Intérêt dédoublé. L’expérience est ainsi identique en tous points à celle que raconte Jack London dans « L’art de voyager sans billet », véritable guide des meilleures astuces permettant d’attraper un train en marche sans se faire repérer, de se cacher quelque part, et ainsi de traverser les Etats-Unis pour pas un rond. Improbable passerelle entre le hobo américain de 1894 et l’instagramer en goguette au Sahara cent trente ans plus tard.
Avec leurs gros sacs et leurs packs d’eau, le trio français nous salue. Le train n’a pas vraiment d’horaires, mais devrait partir en fin de journée. Ils passeront une nuit dans un wagon vide, puis, dans quelques jours, feront le retour sur un wagon plein de fer. Avec Hadrien, nous pensions aussi prendre ce train après notre escale à Nouadhibou, car c’est le moyen le plus simple de relier l’intérieur du pays. Avec son étape à Choum, le train nous aurait ainsi rapproché de l’intrigante Chinguetti, 7ème ville sainte de l’Islam qui referme, au milieu des sables, des milliers de manuscrits conservés dans des bibliothèques historiques. Mais n’avons que quelques jours pour rejoindre le Sénégal, et, surtout, ce que nous commençons à comprendre de cette « aventure » en train, décrite comme incroyable et incontournable, a plutôt pour effet de nous en éloigner. Nous préférons donc passer notre tour et laisser « l’expérience à faire une fois dans sa vie » à nos trois Jack London modernes – qui, eux, transpirent d’excitation.
Nouadhibou
Nouadhibou nous accueille dans un mélange de sable, de bruit et de vieilles carcasses de ferraille dont on se demande comment elles peuvent encore rouler. La plupart d’entre elles sont des Mercedes des années 1980, vaillantes automobiles allemandes qui ont probablement dépassé le demi-million ou le million de kilomètres. Nous marchons 3 kilomètres pour atteindre un hôtel. Parcourir la ville à pied est réellement éreintant ; rien ne nous y oblige, de nombreuses épaves roulantes proposent leurs services de taxi, mais je partage avec mon camarade du moment un goût prononcé pour les marches urbaines dans les villes où je débarque. Quand bien même cela nécessite de se faufiler entre la circulation, les motos et les vendeurs de rues établis à même la chaussée, les enfants, les femmes, les vieillards qui font la manche. On ne connait bien une ville qu’avec ses pieds.
Le lendemain, nous visitons le port. Des centaines de pirogues s’affairent dans le port artisanal, tandis qu’au loin de gros chalutiers chinois stationnent devant les usines d’Hang Dong. C’est avec cette entreprise chinoise que la Mauritanie a signé en 2010 un accord lui permettant d’exploiter la mer pendant 25 ans. Elle transforme chaque année 550 000 tonnes de poissons en huiles et farines destinées principalement à alimenter les élevages de poissons à travers le monde. Poisson devenu farine deviendra à nouveau poisson ; la boucle semble absurde, il serait infiniment plus logique d’exploiter tel quel le poisson sorti de l’eau. Mais c’est oublier les chemins sinueux de notre économie mondiale. Les petits pélagiques (petits poissons blancs faciles à capturer, qui vivent en bancs près de la surface, tels que les sardines et les maquereaux) lassent vite le consommateur, qui préfère crevettes, saumon, truites ; et ces espèces, élevées dans les mers du monde entier, il faut bien les nourrir à base de protéines. Alors, pour faire de la protéine, ratisser la poiscaille africaine et la réduire en poudre semble être tout à fait rentable. Le marché est aveugle mais toujours à l’affut des bonnes affaires. Les Chinois l’ont bien compris.
Cet accord avec la Chine provoque de multiples débats dans le pays. Les uns les accusent de vider les mers et de rendre la pêche artisanale de plus en plus difficile ; les autres y voient un bon deal financier pour le pays. Même en discutant avec les pêcheurs du port artisanal, qui nous montrent la copieuse pêche du jour, difficile d’y voir clair. Le garde-côte, Ali, nous explique que la pêche reste ici une affaire, les petits pélagiques ne s’épuisent pas tant que cela. L’intense activité qui règne sur le port en serait la preuve. Je lis d’ailleurs dans la presse que l’accord passé avec Hang Dong ne concerne pas le poulpe, qui est la pépite halieutique de la Mauritanie : le pays est l’un des plus gros producteurs au monde, et le tentacule représente à lui seul 50% de la valeur des exportations des produits de la mer. Derrière le débat sur les usines chinoises et les grands mots (pillage, corruption, impérialisme économique), il y a sans doute aussi une dose d’exaspération face à l’incapacité du pays à exploiter lui-même la totalité de cette ressource.
A quelques kilomètres plus à l’ouest, nous visitons la cité ouvrière de Cansado. C’est ici que le train minéralier finit sa course et que le fer est chargé sur les bateaux. Et ici aussi que sont logés les ouvriers de la très puissante SNIM, la société qui exploite le fer, ce minerai capital pour le pays puisqu’il représente entre 10 et 15% du PIB chaque année. Dans la cité ouvrière, le changement d’ambiance est brutal. Le bourg est calme, rangé, presque propre. Au pied d’un grand hôtel donnant sur l’océan, des enfants s’entrainent sagement au tennis sur deux terrains en bon état.
Le fer et le poisson : les deux principales ressources de la Mauritanie sont regroupées ici à Nouadhibou, et je comprends mieux pourquoi la ville est parfois qualifiée de « capitale économique » quand bien même elle est dix fois moins peuplée (170 000 habitants) que Nouakchott, la capitale.
Bien que tout à fait passionnés par les enjeux de la ville, nous décidons dans l’après-midi de poursuivre notre route vers le sud. Le Banc d’Arguin, cette réserve naturelle vantée dans les guides, nous semble être un endroit idéal pour une étape avant la capitale, mais l’accès aux villages côtiers est trop complexe (les pistes nécessitent un 4×4, et nous arriverions trop tard pour trouver un logement pour la nuit). C’est le revers de la médaille de l’improvisation totale : lorsqu’on ne voyage pas avec son propre véhicule, accéder à certains lieux demande un peu de préparation. Tant pis, nous filons directement vers Nouakchott.
Nouakchott
En Mauritanie, l’essentiel du transport collectif de voyageur interurbain est réalisé en minibus Toyota d’une quinzaine de places. Plusieurs compagnies sont en concurrence pour relier entre elles les principales villes du pays, toutes pratiquant à peu près les mêmes prix et les mêmes prestations. Les minibus de « First class » étant complets, c’est « Royal Class » que nous aurons le plaisir d’emprunter. 7 heures de route, 2 pauses prières et pas mal de vibrations liées à l’ensablement et au mauvais état de la route plus tard, nous découvrons Nouakchott dans le début de la nuit. Nous marchons une petite heure jusqu’à l’auberge, dans une atmosphère urbaine bien plus tranquille qu’à Nouadhibou.
C’est dans la capitale mauritanienne que la fin du Sahara se fait sentir : il pleut ici davantage (100 mm par an, c’est peu mais cela reste 4 fois plus qu’à Dakhla) et quelques arbres s’élèvent vers le ciel. Le dimanche matin, nous parcourons le quartier administratif endormi ; le palais du président, la panoplie de ministères, l’Assemblée nationale. La capitale a bien meilleure allure que Nouadhibou, mais son histoire est celle d’une ville champignon : dans les années 1950, Nouakchott n’était qu’un village de quelques centaines d’habitants. La ville a grandi subitement, après avoir été choisie comme capitale à l’indépendance en 1960, mais elle a fait face à des défis colossaux, le premier d’entre eux étant l’approvisionnement en eau. C’est le fleuve Sénégal, à 170 km au sud, qui permet l’alimentation en eau douce de la ville. Cela créé une tension permanente sur la ressource, mais n’empêche pas la ville de grandir toujours plus et d’avoir dépassé récemment le million et demi d’habitants.
Face à l’intense chaleur du dimanche après-midi, nous allons à la plage. Dans le minibus, la veille, nous avions rencontré Saina et Leila qui revenaient d’un mariage. Sous les regards méfiants et un peu austères des autres bonhommes du minibus, nous avions discuté une longue partie du trajet. Les deux frangines avaient alors promis de nous emmener à la plage le lendemain ; promesse tenue, elles envoient leurs deux frères nous chercher dans un gros 4×4. Nous sommes bien évidemment ravis de cette sortie dominicale à la plage avec une famille du coin. Cap au nord de la ville, puis à l’ouest par une piste ensablée. Nous arrivons à l’« Aqua Palace », une plage privée aux jolies paillotes. Sur le parking, une veille Mercedes aux sièges couverts de moumoute accroche notre parechoc. Les deux frères ne sont pas loin d’en venir aux mains avec le conducteur de la Merco ; une fois l’affaire réglée, on finit par s’installer sur le sable, à une distance raisonnable d’un groupe de femmes dont les rires éclaboussent la plage. Elles sont une dizaine, dans de beaux habits colorés, à se rouler dans le sable et à rire très copieusement. A côté, notre petite équipe est calme, si ce n’est triste. Tristesse qui redouble quand nous apprenons que les sœurs ne viendront pas à la plage, un problème de voiture. Las, Hadrien et moi partons nous baigner, mais les frères ne veulent pas aller à l’eau et restent dans leurs fauteuils gonflables. Sur la plage, d’énormes 4×4 remplis de familles aisées viennent s’enivrer dans le sable, Monsieur étant trop heureux de prouver les capacités insoupçonnables de sa monture. Ils finissent parfois par s’enliser et appellent alors à l’aide les bras masculins capables de pousser pour sortir le tank du sable.
Le soir, nous sommes invités à diner chez Yamina, une amie de Gauthier, mon compagnon resté en France. Après avoir longtemps vécu et travaillé à Paris comme journaliste, Yamina a suivi son mari, et, depuis 4 ans, les voilà ici dans une grande maison avec leurs deux enfants. Nous sommes véritablement accueillis comme des rois : le diner préparé par leur cuisinière est exquis. On se régale d’un Leksour, un plat mauritanien consistant à poser une sorte de ragoût d’agneau sur des crêpes. Cheikh Melainine, son mari, nous raconte son histoire, ou plutôt celle de ses ascendants : le grand-père héroïque, figure de l’indépendance du pays, le père ministre, candidat à la présidentielle, puis emprisonné 3 ans pour s’être opposé au pouvoir ; l’exil du pays, le refuge politique en Europe, avant le retour. Cheikh Melainine nous parle des projets dans lesquels il est désormais engagé, allant du développement de l’hydrogène vert dans le pays, lequel, il est en certain, est promis à un bel avenir, à la grande « muraille verte », dont l’intention est de planter des millions d’arbres sur un axe est – ouest au sud du Sahara pour limiter l’avancée du désert (sorte de trame verte de plusieurs milliers de kilomètres). Engagé et cultivé, il nous apprend beaucoup sur le pays et notamment sur sa composition ethnique et ses langues : les maures, qui parlent l’arabe hassanya représentent ici 70% de la population, tandis que les peuls, les soninkés et les wolofs représentent autour de 30 %. Les 4 langues sont désormais considérées comme langues officielles dans le pays, alors que le français, lui, n’en fait plus partie depuis 1991 mais reste largement utilisé. On plaisante, toute la soirée, en commençant nos phrases par « toi président » ; et l’on voit bien que lui ne s’y verrait pas trop mal, président ce n’est pas une trop mauvaise situation, non, c’est plutôt Yamina qui serait réticente à cette aventure. Boule de volonté et d’ambition, elle a créé ici une webTV, une ONG de sensibilisation environnementale, ainsi qu’une agence de com dont les grosses lettres rouges se détachent dans la nuit, sur un immeuble à quelques rues de leur maison, devant lequel nous passons en rejoignant la tente mauritanienne arrimée sur le toit de l’auberge Triskell qui nous sert de gîte.
A l’auberge, où notre séjour s’allonge et où les rencontres sont faciles, je discute avec Ludovic, un Français rieur d’une cinquantaine d’années, dont trente de camion à travers l’Afrique. Son plan est simple : il repère des camions Mercedes en France, les achète, les descend par la route en six à sept jours, puis les revend ici, en Mauritanie, ou plus bas, au Sénégal. Sur le chemin, il en profite pour livrer quelques babioles au Maroc : cette fois, des moteurs. Plusieurs fois par an, parfois tous les mois, Ludo traverse le Sahara à dos de camion. Il connait les routes, les frontières. Les restaurants et les auberges. Les vendeurs et les acheteurs. Et les douaniers, bien sûr, qu’il a vu grandir ou vieillir. Pour faire fructifier ces pèlerinages géographiques, Ludo ramène dans ses bagages pagnes, boubous, tissus africains qu’il vend l’été sur les marchés en Bretagne avec sa femme sénégalaise – un grand succès, m’assure-t-il. Un drôle de personnage, trop heureux d’avoir mené sa vie « professionnelle » au flair, au carrefour de l’aventure et du business, dans une légalité pas toujours très nette (comment ne pas être tenté de trimballer des babioles pas légales ? Au hasard, de l’alcool, strictement prohibé ici ?). Ludo est fier de n’avoir jamais été assigné à l’ennui du salariat dans une quelconque usine de l’ouest, où il aurait, il en est certain, pas tenu bien longtemps. Et le maitre de la débrouille construit maintenant avec son épouse une villa à Saly, un coin de la côte sénégalaise à la mode. La belle vie.
Nous passons notre dernière soirée au Café Tunisie. Selon nos sources, c’est ici que journalistes, politiques et intellectuels se retrouvent. Nous salivons donc d’impatience, plongeons dans la lecture de la presse mauritanienne en attendant les futures joutes verbales. Hélas, la soirée se passe avant tout devant la télévision ; quelques tables jouent aux cartes quand la plupart sont absorbées par les attaques du Barça face à Gérone. Une longue coupure d’électricité met fin au match avant son terme ; on ne verra pas Gérone marquer le but de la victoire face aux Barcelonnais dont le club est, ici en Afrique, totalement mythique. Sur la terrasse, un homme élégant, la cinquantaine, très mince dans son costume très noir et dans sa chemise très blanche, s’installe, seul. Voilà notre intellectuel ! Sans tarder, nous nous installons à sa table.
Dans un français châtié, aux mots choisis, Hussein précise tout de suite, lorsqu’on l’interroge sur ses activités, qu’il appartient à « la société civile ». Il nous parle du CCC (comité de concertation communale) dont il est le président, ainsi que d’un tas d’autres organisations dont il est membre mais dont nous oublions vite les acronymes. Depuis quelques années il est aussi consultant mais il n’a pas encore réussi à vendre une seule mission. En attendant, il aide certains amis à rédiger les statuts des associations ou des ONG. N’a pas vraiment de bureau, car ce qui compte, dit-il, c’est le terrain. Avec la coupure d’électricité de ce soir, il est sorti au café prendre l’air, le temps que la lumière revienne – la coupure durera finalement près de deux heures.
Nous ne tardons pas à nous rendre compte qu’Hussein lorgne sur des fonctions sans jamais les obtenir. Ce n’est pourtant pas à cause d’un manque de réseau : il ne peut pas démarrer une phrase sans rappeler qu’il connait tel sommité du pays ou tel ministre. Alors c’est la faute à pas de chance, ou à untel ou untel qui a manqué de solidarité, ou peut-être à son franc parler, à sa franchise. Hussein sauve les apparences avec son costume et sa longue dissertation sur l’état du pays, mais le bonhomme est en plein naufrage. Il est enfermé dans une bureaucratie mentale terrifiante, cernée de règles et de litiges qui s’entremêlent pour ne mener nulle part. Avec sa langue, la France a légué à ses anciennes colonies le pire d’elle-même : vocabulaire technique, mots creux, expressions prêtes à penser et acronymes forment ensemble l’architecture d’une atroce prison mentale. Seuls ceux qui ont parcourus tous les couloirs de ce vide abyssal et qui ont courtisé sans se ménager peuvent espérer récolter titres, reconnaissance et respect. Ils finissent naturellement par monopoliser parole et pouvoir, avec un tel égo qu’ils ne verront jamais la triste réalité : ils sont le problème. Hussein n’a pas de pouvoir, ce qui provoque en lui une évidente frustration. Avec ses longues anecdotes, on voit qu’il reste à l’affut du moindre petit privilège. Qui ne vient pas. Dure vie politique, qu’on vienne ou non de la société civile.
Un peu sonnés par cette rencontre, nous rentrons à pied, contournant l’imposante ambassade de France puis celle des Etats-Unis. Le lendemain, nous filons vers le Sénégal.















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