De la France au Sénégal par la terre et par la mer (3/5) – Le Sahara Occidental

Episode 3 – Le Sahara Occidental, de Tarfaya à Guerguerat

Pour entrer au Sahara Occidental, nul besoin de visa. Pas besoin non plus de montrer son passeport. Et pour cause : il n’y a pas de frontière. La limite territoriale entre Maroc et Sahara Occidental est connue : sur les cartes, c’est ce trait en pointillé tracé bien droit, d’est en ouest dans le désert. Ce trait qui a suscité la curiosité de quelques générations d’écoliers. Signifie-t-il un désaccord sur la position exacte du tracé ? Après tout, l’un des deux côtés pourrait exiger un trait moins net, ce n’est pas parce qu’on est au beau milieu du désert qu’on doit découper le territoire au crayon ou à la hache, une approche plus fine aurait peut-être du sens. Ainsi, on imagine les deux pays entretenir d’intenses négociations, débattre sans fin sur la position des bornes frontières.

On a tort, car ici le débat est plié : le Sahara Occidental est une province du Maroc. Le pays ne fait pour sa part pas de mystère devant ses écoliers. Sur les cartes en vigueur partout dans le Royaume, il n’y a jamais eu et il n’y aura jamais de pointillés. La frontière sud est très au sud, près de Nouadhibou en Mauritanie. Et tout farfelu qui aurait l’idée de dessiner des pointillés aurait le droit à des réactions vigoureuses.

C’est à bord d’un bus royalement confortable, installé seul à l’avant, aux premières loges, que je franchi les pointillés. Dans la minuscule commune de Tha, il y a bien un rond-point, un monument même, que le car traverse sans véritablement ralentir. La traversée du Sahara peut commencer.

Dans l’après-midi, le bus s’arrête pour le déjeuner ; les fast-foods et autres Autogrill peuplant les tristes aires des autoroutes françaises font pâle figure face à ces petites gargotes où tagine et thé à la menthe savoureux sont toujours prêts, là sur le comptoir à la disposition des passagers affamés descendant des bus. Autour d’un tagine de dromadaire, je rencontre Zoubir. Pas loin de 24h après son départ, le voyage de cet étudiant en informatique à Rabat approche de sa fin. C’est avec une joie et une passion non dissimulée qu’il me parle de sa ville, Laâyoune, où sa famille est venue s’installer il y a déjà quelques dizaines d’années. Une ville moderne, en pleine évolution, me dit-il. Après ses études à Rabat, Zoubir voudrait voyager à l’étranger puis revenir à Laâyoune, chez lui. Mais le nord du pays, non, très peu pour lui.

Le kefta de dromadaire achevé (est qu’on retrouve souvent l’animal à bosse dans l’assiette ici ? Tout le temps ! me répond Zoubir en riant), nous discutons, forcément, de la question sensible de la souveraineté de ce bout de désert de 272 000 km² (une moitié de France) où vivent près de 700 000 personnes. Mais Zoubir ne voit pas bien ce qu’elle a de sensible, cette question : se définissant comme Marocain et Sahraoui, il fait partie des habitants revendiquant cette double identité. Oui, ses parents sont venus rejoindre Laâyoune depuis leur village, oui, ils sont sahraouis. Et marocains. Et un peu espagnols aussi, car cela fait un moment que son père travaille en face, dans les Canaries (l’archipel est à peine à 100 km des côtes marocaines). Quel est le problème ? Je souris, car il y a là un sujet de conflit ouvert depuis bien longtemps, qu’il serait difficile d’ignorer. Après l’occupation espagnole (qui, malgré les pressions internationales répétées, ne s’est terminée qu’à la mort de Franco, en 1975), le Maroc a immédiatement revendiqué sa souveraineté, allant jusqu’à organiser une « marche verte » rassemblant 350 000 civils volontaires à destination du Sahara. Dans la foulée, le Front Polisario, un mouvement sahraoui soutenu par l’Algérie, a, lui, proclamé la République Arabe Sarhaoui Démocratique (RASD). Une guerre a déchiré la région et fait près de 10 000 morts en une décennie, jusqu’au cessez-le-feu de 1991 et la création de la Mission des Nations unies pour l’organisation d’un référendum au Sahara occidental (MINURSO). Et depuis ? Contrairement à ce que son nom peut laisser penser, point de référendum, mais 200 000 réfugiés sahraouis qui s’éternisent dans des camps au sud de l’Algérie, et une colonisation marocaine qui s’est amplifiée. Avec une stratégie diplomatique redoutable : en 2020, les États-Unis ont échangé leur reconnaissance de la souveraineté du Maroc sur le Sahara occidental contre la reconnaissance d’Israël par le Maroc ; en 2024, reniflant d’évidentes opportunités commerciales, la France a fini, elle aussi, par supprimer les pointillés. On parle désormais d’un règlement imminent du conflit au profit du Maroc. Fin de l’Histoire.

Laâyoune

L’arrivée dans Laâyoune a de quoi surprendre : une immense avenue bordée de palmiers, longue de plusieurs kilomètres, équipées de larges trottoirs et d’une piste cyclable bidirectionnelle séparée de la chaussée, indique en effet l’entrée dans la ville. Mais pendant plusieurs kilomètres, l’avenue donne sur le désert. Le vide. Laayoune est peut-être moderne, mais la volonté coloniale de marquer sa grande œuvre est surtout grotesque. Au centre-ville, les espaces publics imposants et soigneusement entretenus tranchent avec certains quartiers ensablés de la ville. Sur la place Oum Saad, d’immenses fontaines décoratives côtoient le très récent théâtre municipal. Les investissements du Royaume ne s’arrêtent pas là : après avoir ouvert un centre des congrès, une université et une piscine olympique, un CHU est en chantier à l’est de la ville tandis qu’à l’ouest le plus long pont du pays est en construction. Équipements publics et sièges des administrations marocaines s’affichent en grand. Et pour pousser les Marocains à s’installer ici, le Maroc n’a pas compté les dirhams : les fonctionnaires perçoivent des primes qui peuvent doubler leur salaire, les entreprises et les ménages bénéficient de très nombreux avantages fiscaux, le carburant est détaxé…

Au hasard de ma promenade, je découvre le musée des arts sahraoui. Étant donné le contexte, je suis bien curieux de voir ce qu’il peut exposer. Déception, dès l’entrée : on m’explique que depuis 2018 le lieu n’est plus un musée, c’est désormais une bibliothèque. On m’autorise toutefois à visiter les lieux.  A l’étage, dans une grande et belle salle lumineuse, un silence studieux règne parmi les étudiants présents. Je parcours les étagères. La plupart des livres sont en arabe, mais quelques rayonnages sont réservés aux livres en français. Au rayon Histoire, on trouve principalement des ouvrages écrits par des Français sur le Maroc, remontant jusqu’au récit de voyage de Pierre Loti (« Au Maroc ») publié en 1889…  Je quitte la salle, sous l’œil du Roi Mohammed VI qui salue la foulée en djellaba et lunettes de soleil, son immense portrait trônant au-dessus des étagères.

Pour rejoindre El Marsa, le port de Laâyoune, il faut prendre un des rares bus ou taxis collectifs bondés. Lorsqu’on s’éloigne de la ville, il n’y a plus que du sable à perte de vue, autour mais aussi sur la route, car, lorsque le vent est déchaîné, les routes s’ensablent et nécessitent l’intervention régulière de « dé-sableuses » qui ne sont pas bien différentes de nos déneigeuses.

Dakhla

Je passe une nuit à El Marsa avant de repartir pour Dakhla, à 7h de bus. La route est plus étroite (jusqu’à Laâyoune, il existe une double voie), le désert est encore plus désert – quelques cabanes précaires surgissent bien parfois sur la côte, souvent occupées par des pêcheurs. Parfois, un dromadaire traverse la route sans se soucier du bus, prié de s’arrêter afin de laisser traverser le camélidé. C’est bien sûr un paysage d’une folle monotonie. Les lignes droites se perdent dans l’horizon, le sable virevolte, la lumière blanche m’éblouit : en fait, il y a tout de l’image que l’on se fait du désert. Et pourtant, j’éprouve un réel plaisir à traverser ces paysages. Le trajet pourrait encore durer des heures et des heures que je n’y trouverai pas le début d’un ennui. Je lis, j’écris, je discute avec les passagers ; et, parfois, ou souvent, je ne fais rien, je laisse mon esprit divaguer.

J’arrive à Dakhla. Après quelques serres de tomates cerises dédiées à l’export, les hôtels dédiés aux surfeurs se succèdent. Sur l’immense plage qui ferme la baie, des dizaines de kitesurfeurs dansent dans le vent. Dakhla est en effet devenu, en quelques années, un spot international de surf.

Construite autour de l’aéroport, la ville entière donne l’impression qu’elle est à lotir. Tout semble prêt, c’est entendu, la ville va s’étendre ; mais pour l’instant ça n’a pas vraiment commencé. Certains terrains sortent bien du lot, et on voit fleurir quelques maisons ou petits immeubles, mais ils sont seuls, très seuls, comme perdus dans un champ de compteurs électriques.

Derrière ces vides qui se rempliront peut-être un jour, le petit aéroport accueille désormais des vols low-cost directs depuis Paris, Marseille, Madrid, Bordeaux, que j’imagine remplis de surfeurs avides de vagues. Ce jeudi 12 février, c’est d’un avion en provenance de Casablanca qu’arrive mon ami Hadrien. Jusqu’à Dakar, nous voyagerons ensemble, suivant la même logique improvisée qui a guidé mon parcours jusqu’ici.

Nous parcourons ensemble la partie la plus au sud de la ville, le bout de la presqu’île qui est consacrée à la pêche. La reine, ici, c’est la sardine. On la pêche, on la trie, on l’emboite et on l’exporte à travers le monde. Si vous mangez des sardines en boite, il y a de fortes chances pour qu’elles viennent d’ici. Mais d’autres espèces viennent enrichir les grandes entreprises du coin, comme le poulpe, très recherché en Europe.

De l’autre côté de la ville, l’Hacienda, un restaurant jaune et rouge, borde la plage et prépare des spécialités espagnoles. Le patron, en costume et chapeau, nous explique qu’il faut venir faire du business ici. Le grand port prévu pour tout bientôt va tout changer. Devant deux autres Messieurs très sérieux et aussi très bien habillés, il l’affirme haut : des opportunités sont à saisir dans tous les secteurs. La ville entière est en travaux, et, qu’on se le dise, ce n’est qu’un début, les investisseurs n’ont pas fini de déferler, la vague est encore devant nous. Alors, qu’attendons-nous ?

Guerguerat

Vendredi 13, nous quittons Dakhla tôt dans la matinée à bord du seul bus quotidien qui relie la frontière mauritanienne et qui assure une correspondance en minibus vers Nouadhibou. A bord, on trouve des Marocains qui vont visiter des proches en Mauritanie, des Mauritaniens travaillant au Maroc, comme Imam, médecin généraliste à Smara, au nord du Sahara Occidental mais originaire de Nouakchott. Imam serait bien resté en Mauritanie, mais les salaires marocains sont plus attractifs. Pour constituer ses bataillons de services publics, le Royaume pioche donc aussi au sud.

Après 5 heures de route, nous arrivons à la frontière de Guerguerat. C’est vendredi, jour de prière, la frontière ne réouvrira qu’en milieu d’après-midi : c’est aussi jour de couscous, et il n’est pas difficile d’en trouver un excellent, servi presque instantanément à la descente du bus pour quelques euros.

Le passage de la frontière est assez chaotique : si la sortie du Maroc est rapide, il faut ensuite traverser un no mans land de quelques kilomètres sur une piste défoncée ; puis, côté Mauritanie, les démarches sont interminables. Les étrangers sont promenés d’un bureau à un autre, sans trop comprendre le rôle de chaque militaire. Cette longue pause laisse le temps d’échanger avec les autres vagabonds en attente du cachet magique. Nous rencontrons un groupe de filles tchèques, la vingtaine, visages et bras encore marqués par le trajet en train d’où elles débarquent (le minéralier, lire le prochain épisode !). On parle de la Mauritanie, ce pays « intense » qu’elles ont adoré. Elles voyagent en couchsurfing et ne se déplacent qu’en stop, ce qui leur a valu quelques incartades avec des conducteurs peu familiers de la pratique (en Afrique, le stop n’existe pas vraiment ; si un véhicule est partagé, chacun paye sa place). Je suis toujours surpris, ou gêné, par ces voyageurs occidentaux venu ici voyager plus pauvre que pauvre. Que veulent-ils (se) prouver ?

Dernier bureau. Nous échangeons 55 euros en espèces (le prix réglementaire du visa) contre un tampon. Bienvenue en République Islamique de Mauritanie.

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