De la France au Sénégal par la terre et par la mer (2/5) – Le Maroc

Episode 2 – Le Maroc, de Tanger à Tarfaya

De Tanger à Tarfaya, je traverse le pays en train et en bus en faisant étape dans la capitale économique, Casablanca, à Tiznit, paisible bourgade située à une centaine de kilomètres au sud d’Agadir, ainsi qu’à Tarfaya, dernière petite ville avant le Sahara. Je vous parle notamment des transformations de la capitale économique, de l’irrésistible envie de liberté qui règne et de l’histoire de l’aéropostale.

Au milieu du détroit de Gibraltar, le bateau tangue une bonne partie de la nuit. A bord, chacun tente d’arracher au temps quelques heures de sommeil, nécessaire repos pour ceux, nombreux, dont le voyage se poursuivra bien au-delà de Tanger. La traversée est si difficile que nous mettons près de cinq heures contre deux en temps normal. L’immense port de Tanger Med nous accueille enfin. Pour rejoindre le centre-ville, à une trentaine de kilomètres de là, je partage un taxi avec Nora, jeune française qui se rend à Casablanca depuis Paris, elle aussi en évitant de transiter par les airs. Elle rejoint son père, qui travaille là depuis un an, sur un projet d’usine de dessalement des eaux – sujet d’avenir dans le Royaume.

Le jour n’est pas encore levé lorsque nous arrivons au centre-ville ; Nora part visiter la ville, tandis que j’embarque dans le premier train du jour pour Casablanca. Le TGV marocain ressemble beaucoup au TGV français ; seul son nom, « Al Boraq », en référence à la créature ailée ayant transporté Mahomet de La Mecque à Jérusalem, vient lui donner une consonance locale. Depuis 2018, Al Boraq place Tanger à deux heures de Casablanca. Dans les voitures de la rame duplex, quelques cadres tangérois se rendent à la capitale, dans un mouvement pendulaire qui me rappelle la transhumance matinale entre Lyon et Paris. A bord, les annonces sont faites en arabe et en anglais. Bienvenue dans le Maroc moderne.

Casablanca

A Casablanca, les bâtiments art déco du quartier se détachent dans le ciel pur du matin, au son des klaxons et des cloches du tramway. Je traverse la ville à pied. La capitale économique du pays (l’agglomération compte 4,5 millions d’habitants) fut aussi une ville coloniale majeure. En 1955, un an avant la fin du protectorat français, le Maroc comptait 350 000 français. C’est certes moins que l’Algérie voisine, qui était alors un département français (1,1 millions de « pieds noirs » à l’indépendance du pays), mais cela reste conséquent pour un pays qui comptait à peine 10 millions d’habitants (37 millions aujourd’hui). La présence coloniale a d’ailleurs laissé une trace urbanistique majeure dans certains quartiers, mais aussi d’autres marqueurs qui peuvent faire sourire le passant : sur le boulevard Mohamed V, le restaurant « le Petit Poucet » siège là depuis 1920, affichant encore ses spécialités de brasserie française, promettant une « cuisine bourgeoise » et des « escargots de bourgogne » ; rue Pierre Parent (éphémère député des français du Maroc entre 1945 et 1946) on trouve la « Quincaillerie Guillot » rachetée par un investisseur marocain dans les années 1970, qui en a conservé le nom. Dans le même quartier, on peut se promener à loisir Boulevard de Paris ou de Strasbourg, et Victor Hugo ou Emile Zola en ont toujours un à leur nom. Si le statut du maréchal Lyautey, militaire derrière l’instauration du protectorat français au Maroc, grand négociateur colonial, ne trône plus sur la place principale de la ville (aujourd’hui la place des Nations Unies), elle continue à faire polémique : placée dans le jardin du consulat français mais visible de tous, une récente pétition exige qu’elle quitte le Maroc. Lyautey sur son cheval, menaçant avec son bâton de maréchal, rejoindra-t-il l’autre Lyautey de bronze, sur son trône, torse bombé, tête haute, proclamant le patriotisme lorrain au milieu du 7ème arrondissement de Paris ? Les méandres de l’Histoire nous le diront. Pour beaucoup, ces jeux de l’Histoire ne sont que des fossiles d’un passé lointain, qui ne compte plus tant que ça. L’âge moyen de la population marocaine est de 30 ans, contre 43 ans en France : la génération qui constitue le Maroc d’aujourd’hui et qui aspire à construire le Maroc de demain a laissé l’histoire de ses parents loin derrière elle.

Le quartier d’Anfa me confirme que la ville écrit son futur loin des vestiges coloniaux. En lieu et place de l’aérodrome historique, là où les pilotes de l’aéropostale posaient leurs vieux Breguet 14, une ville nouvelle surgit. Elle doit accueillir 100 000 habitants et 100 000 emplois. Le tramway traverse ce nouveau quartier, en bonne partie achevé et habité. Les recettes du monde moderne sont ici comme ailleurs appliquées : du verre, du ciment, de larges trottoirs, des espaces verts, des pistes cyclables. Cet environnement standardisé, fonctionnel et surveillé tranche avec la médina grouillante. Je prends vite la fuite pour rejoindre l’océan, à quelques arrêts de tram de là.

Le soir, dans un bar jouxtant le Rialto, cinéma historique désormais fermé, je rencontre Zouhair. Nous discutons en anglais ; au Maroc, la langue française n’a plus les faveurs des plus jeunes, qui lui préfèrent la langue désormais universelle. Et tant pis si, un peu partout, des formulaires aux panneaux routiers, tout est encore en français. A 22 ans, ce jeune marocain vient de démissionner le jour même de son emploi dans une bijouterie. Trop d’histoires avec la patronne, jamais contente mais toujours exigeante ; trop mal payé aussi, à peine 100 dirhams la journée (9,22€) – au Maroc, le salaire mensuel moyen est de 300 €. Lorsque je lui demande ce qu’il va faire à la place, il sourit, lève sa bière. Nous trinquons. Même s’il partage leurs revendications, Zouhair n’était pas dans les énormes cortèges de la Gen Z qui ont manifesté il y a quelques mois. Il m’apprend que le taux de chômage est stratosphérique chez les jeunes (48% dans la tranche 15 – 24 ans contre 17% en moyenne). Pour compléter son travail à la bijouterie, il réalise des vêtements, des kimonos ; il imagine leur forme, les motifs, puis sa mère les coud. Grâce à une connaissance, il les écoule dans une boutique en Espagne.

Zouhair est gay : sa mère s’en doute, elle qui lui lance des « sois prudent mon fils » sans équivoque ; son père, à l’inverse, est sacrément homophobe, mieux vaudrait qu’il ne l’apprenne jamais. Il a rencontré ici un Espagnol qui est tombé fou amoureux de lui. Son prétendant a 45 ans, habite Valence, revient souvent à Casablanca. Et veut aller vite, très vite. Il s’apprête à le demander en mariage, lui a proposé de choisir entre Mexique et Thaïlande pour le voyage de noces. Zouhair en sourit, se marier n’est clairement pas dans ses plans, et dans le même temps, il quitterait bien ce pays où il est si difficile d’être soi-même (le code pénal marocain punit ces « actes contre-nature » de 6 mois à 3 ans de prison). Son histoire me replonge dans les romans d’Abdellah Taia, écrivain marocain dont l’œuvre en grande partie autobiographique m’avait marqué lors de mon précédent voyage au Maroc (Le Bastion des larmes, L’armée du salut). Il y a presque 20 ans, lorsque j’ai découvert mon homosexualité et que j’ai commencé à voyager, il me semblait évident que la tolérance n’irait qu’en grandissant. Que la liberté était l’horizon naturel des minorités sexuelles du monde entier. J’avais tort, magistralement tort. Il se trouve encore en beaucoup d’endroits du monde des gens pour décider de la façon dont vous devez conduire votre vie sexuelle. Puissance des normes, force et résistance des traditions et des valeurs. Et misère des existences et des vies, contraintes à se cacher, à mentir, à se mentir. Dans les pays que je m’apprête à traverser, la situation ne s’améliore pas, elle semble même se durcir. Comme d’autres combats pour l’émancipation, la route est longue, trop longue.

Tiznit

Samedi 7 février, je montre à bord d’un train pour la toute dernière partie ferrée de mon voyage : après Marrakech, le voyage se fera sur roues et sur routes. Dans le compartiment de 8 personnes étroit et plein, ma voisine, Aicha, revient tout sourire d’un voyage à Dubaï, où travaille sa fille. Nous parlons de l’Atlas, qu’elle traverse régulièrement pour voir ses deux fils vivant à Ouarzazate, de l’hiver neigeux qui rend impraticable le Tizi-n-tichka, le col situé sur la route qui relie la ville au milieu de rien, surnommée la « Hollywood d’Afrique » en raison des studios de cinéma qu’elle abrite. Je l’aide à descendre ses énormes valises du train, et j’embarque presque immédiatement dans un bus qui fait route vers le sud. Il me dépose, 6 heures plus tard, à Tiznit, ville de 85 000 habitants à une centaine de kilomètres au sud d’Agadir.

La ville n’a pas de véritables joyaux à faire valoir aux touristes de passage, en dehors d’un bout de Kasbah joliment rénovée et d’une source. Les touristes avec lesquels je partage ma table du petit déjeuner, une retraitée Allemande et un Hongrois en vacances, échangent leurs meilleurs conseils de ce qu’il faut faire et voir dans la région, et me déconseillent la plage d’Aglou, à 20 kilomètres de là, sans intérêt selon eux. Toujours curieux de voir ce qui n’a pas retenu l’intérêt de mes semblables, je file donc plein ouest, en courant à travers des immeubles en construction et des villages fantômes. Sur le petit sommet surplombant Aglou, un brouillard très dense m’entoure. Le silence est complet, parfois seulement déchiré par le cri d’une chèvre où par l’océan qui finit sa course sur l’immense plage en contrebas. Aglou est une petite station balnéaire classique avec sa jetée, sa plage, ses cafés et restaurants, où les habitants du coin se promènent en famille comme les Montpellierains aiment à le faire le dimanche à Palavas les flots. Rien d’exceptionnel, mais la quiétude des lieux simples. Depuis le café bon marché, on pourrait rester là des heures à regarder les vagues s’écraser sur la plage.

La région est aussi un paradis pour les camping-caristes de l’Europe entière. Impossible de les rater : les petites maisons blanches sur roues, immatriculées surtout en France et en Allemagne, parcourent les routes et les villes avant d’occuper les différents campings du coin (lors de mon passage, celui de Tiznit affiche complet). Il s’agit en général d’un couple retraité parti passer l’hiver au soleil. Monsieur conduit pendant que Madame photographie les paysages exotiques. Certains transportent à l’arrière des vélos, une moto, voire une petite voiture sur remorque. Un projet de liaison maritime avec les Canaries, annoncé depuis des années, leur permettra sans doute un jour de rejoindre les îles espagnoles. Mais pour l’instant, les camping-caristes vivent là entre eux, semblant occuper leur journée comme dans n’importe quel camping européen.

Lundi 9 février, à quatre heures et demie du matin, j’attends désespérément un bus qui jamais n’arrive ; installé là, sur un bout du trottoir, j’attends deux bonnes heures, au cas où l’autocar arrivant de Fès serait en retard. L’épicier voisin, d’une grande gentillesse, essaye de m’aider. Je suis au bon endroit mais le car, qui trace sa route sur 1400 km traverse la nuit sans égard pour l’unique passager perdu là à Tiznit. Plus tard dans la matinée, l’agence me confirmera que le chauffeur m’a simplement oublié. J’embarquerai dans le suivant, en milieu de journée. Une journée d’attente et de route, mais aussi l’occasion de me plonger dans la vie de Jean Mermoz grâce à la biographie que lui consacre Joseph Kessel. Je découvre celui qui a laissé son nom à un quartier de Lyon ; son arrivée dans la jeune armée de l’air à Istres, son séjour fondateur à Palmyre, au milieu du désert syrien, sa vie de petits boulots, et enfin la révélation d’un grand pilote sur le début de l’aéropostale, cette entreprise qui visait à transporter le courrier de la France à l’Amérique du Sud. Je me rends compte que mon itinéraire est quasiment celui des avions de l’époque : après la première ligne Toulouse – Barcelone – Malaga – Casablanca, les pilotes ont relié Casablanca à Dakar en passant par Agadir, Cap Juby (Tarfaya), Villa Cisneros (Dakhla), Port Etienne (Nouadhibou), Saint Louis du Sénégal (avant, en 1925, Rio et Buenos Aires). 

Tarfaya

A Tarfaya, j’arrive dans une petite ville balayée par les vents dans laquelle résonnent les jeux de ballon des enfants. Ville la plus au sud du Maroc (en dehors des provinces du Sahara occidental), le vent, le ciel, le sable et la mer me confirment que j’ai changé de planète. La lumière, très blanche, m’éblouis. Le hasard de ma lecture du jour a fait coïncider l’arrivée de Mermoz sur la ligne Casablanca – Dakar à mon arrivée à Tarfaya. C’est donc bercé par cette histoire que je visite la ville, repère quelques bâtiments historiques, dont le comptoir colonial britannique devenu par la suite prison espagnole. Cap Juby fut une étape de l’aéropostale : Saint-Exupéry y passera 18 mois et écrira Courriers Sud. Je cherche la piste de l’aérodrome, m’aventure jusqu’à un bout de tarmac ensablé, puis me fait chasser par des chiens errants qui défendent leur piste. Un thé à la main, je continue ma lecture dans la magique lumière du soir qui donne à tout le paysage une autre intensité. Mais c’est dans celle de la vie de Jean Mermoz et de ses collègues pilotes, dans leurs aventures des années 1920, dans cette folie de traverser le désert sur des appareils précaires, sans radio, que je baigne pour le moment. Ce bouquin de Kessel ? Daté, colonialiste, misogyne, me répond un ami français. Rien à en tirer. J’en souris. Je le lis comme une œuvre de près d’un siècle (publiée en 1937), un témoignage historique magnifiquement écrit.  

Le lendemain, je visite le petit musée Saint-Exupéry. Le gardien ouvre la salle sur demande. Panneaux et photos racontent l’aéropostale, Cap Juby, les pilotes qui y sont passé. Tout est en français, et pourtant, lorsque je parcours le livre d’or, je suis surpris de l’immense diversité des langues qui s’exprime là. La raison se trouve derrière le succès du « Petit Prince », livre le plus traduit au monde. Saint-Exupéry est une star mondiale.

Le soir, je loge chez Sanae dans une maison en construction en limite de la ville. Lorsque j’arrive, elle assure l’aide aux devoirs des enfants dans une minuscule salle de classe contigüe à sa maison. Sur Internet, elle n’a pas donné son vrai nom ni sa véritable adresse : une femme seule n’accueille pas comme ça des voyageurs de passage, encore moins des hommes seuls. Sanae rit de la situation. Elle fait partie de celles et ceux qui ont décidé de se tenir à distance des normes qui mettent les femmes sous cloche, et semble bien décidée à revendiquer sa liberté.

Prochain épisode : le Sahara occidental, de Laayoune à Guerguerat.

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