De la France au Sénégal par la terre et par la mer (1/5) – L’Espagne

Episode 1 – L’Espagne, d’Avignon à Algésiras

Du sud de la France au nord du Maroc, mes premières étapes traversent l’Espagne inondée et le détroit de Gibraltar perturbé par la tempête Léonardo (pourquoi ce voyage ? L’introduction est à lire ici)

Chaque matin, un train espagnol « AVE » (Alta Velocidad Española) relie en une poignée d’heures les villes de l’arc méditerranéen entre Marseille et Perpignan à Madrid, d’où il est possible de rejoindre l’Andalousie le même jour. Avec ses gares géantes semblables à des aéroports et ses nombreuses lignes (premier réseau en Europe), la grande vitesse espagnole est en effet très développée ; l’ouverture à la concurrence voulue par l’Union Européenne ayant provoqué l’appétit des compagnies voisines, SNCF et Trenitalia ne se sont pas fait prier pour aller manger un morceau du gâteau espagnol. C’est ainsi que dans la quatrième économie d’Europe, on voyage avec la RENFE, Ouigo ou Iryo à toute vitesse. Mais le terrible déraillement d’Andamuz de la mi-janvier (46 morts, plus de 150 blessés) a plongé le pays dans l’incompréhension. Comment une telle catastrophe a-t-elle pu se produire ? L’enquête, en cours, devra le dire. En attendant, le réseau s’adapte, les trains ralentissent là où des doutes existent. Sur la portion coupée, au nord de l’Andalousie, un relais en autocar a été mis en place.

Après deux AVE, c’est donc par la route que je débarque à Cordoba, tard dans la soirée de ce mardi 3 février, sous une pluie diluvienne. Le sud de l’Espagne traverse un hiver bien humide ; le lendemain, au réveil, Cordoba ne parle que de l’eau. Les pluies ne s’arrêtent plus, alors partout l’eau menace, le Guadalquivir déborde, les rues se transforment en rivière. Le pays est encore traumatisé par les inondations survenues à Valencia il y a moins de 2 ans. L’Andalousie prend les devants : écoles et établissements publics fermés, ensemble des trains annulés, ferrys suspendus. Mon projet de rejoindre le Maroc dans la journée est repoussé. J’erre sous la pluie dans la cité natale de Sénèque, je longe les murailles avec lesquelles la ville s’est construite tant bien que mal. Je visite la monumentale mosquée-cathédrale qui a vu valser les cultes au fil de l’histoire arabo-andalouse. Définitivement catholique depuis 1236, elle fait l’objet d’une controverse depuis quelques années, la Ligue arabe et la Commission Islamique d’Espagne ayant réclamé que les musulmans aient l’autorisation d’y prier. Surement pas, a répondu à plusieurs reprises l’évêque de Cordoue. Avec ses 23 000 m² et son millier de colonnes en marbre, on ne manque pourtant pas d’espace…

Je rejoins ensuite Malaga. La terre n’a plus soif et le fait savoir : de part et d’autre de l’autoroute, les champs sont devenus d’immenses lacs. Seule la présence, ici et là, de quelques collines d’oliviers rappelle que nous sommes dans le sud de l’Espagne. Les intempéries hivernales n’empêchent toutefois personne de se ruer dans la capitale de la Costa del Sol : même en pleine semaine, les bars de Malaga débordent. Dans l’un d’entre eux, je rencontre Yoram, 41 ans. Français installé ici depuis 2 ans, il a passé 4 ans à Barcelone, mais il est parti après, dit-il, en avoir « fait le tour ». Développeur pour le site web de la Lufthansa, Yoram travaille en « full remote ». Il vient d’acheter un appartement à Malaga qu’il aurait bien aimé louer sur Airbnb en son absence, tant la demande locale est forte : mais, pas de chance, la ville ne délivre plus de licences (face à l’exaspération des habitants, les municipalités espagnoles ont effet pris des mesures pour tenter de réguler le « sur-tourisme »). Pourquoi a-t-il choisi Malaga ? Pour le climat, l’ambiance, la proximité d’espaces naturels, l’immobilier plus abordable qu’à Barcelone. Mais aussi pour l’aéroport, très accessible depuis le centre, et offrant une belle palette de destinations possibles. Yoram voyage loin plusieurs fois par an ; le lendemain, il décolle pour un voyage de deux semaines au Brésil. Il est un exemple parmi tant d’autres des européens du nord qui ont migré vers ce sud attractif, en Andalousie ou au Portugal, en conservant une activité professionnelle rémunératrice et une grande liberté de déplacement. Le meilleur des deux mondes.

Jeudi 5 février, le ciel continue de se déverser sur la terre andalouse ; en mer, la houle rend très périlleuse toute sortie des bateaux. Le Maroc, si proche, est encore inatteignable. Je me promène sur le port de Malaga, où l’Andrea Doria, frégate militaire italienne, vient d’accoster. Elle fait là une escale avant de rejoindre l’Europe du Nord pour l’opération « Orion 26 », exercice militaire d’une ampleur jamais vue depuis la fin de la guerre froide, coordonné par la France (3 mois, 12 500 soldats, 25 navires). Sur le pont, les marins évacuent les déchets grâce à un relais efficace, dans une bonne humeur manifeste. Le journal Malaga Hoy m’apprend que, l’après-midi, ils ouvriront les portes de leur navire aux curieux.

En attendant la guerre, je visite, Plaza de la Merced, la maison natale de Picasso. Le peintre fils de peintre est né ici un jour d’octobre 1881. Sa mère lui prédisait un grand avenir : « si tu deviens soldat, tu seras général ; si tu fais moine, tu seras pape » ; malicieux, il ajoutait, à la fin de sa vie « au lieu de cela, je voulais être peintre et je suis devenu Picasso ». Guernica, l’une de ses plus grandes œuvres, me donne envie de tuer les heures de transports restantes avec un podcast de « 2000 ans d’Histoire » sur la guerre civile espagnole. « Dans une guerre civile, même la victoire est une défaite » : Patrice Gélinet ouvre son émission sur cette phrase, terrible, du poète latin Lucain. Et nous apprend beaucoup de choses sur cet épisode de l’histoire (l’étonnante coalition derrière le franquisme, les interventions ou non interventions des pays voisins…). Cette folie meurtrière (500 000 morts, peut-être plus) qui ouvre les 39 ans de règne de Francisco Franco.

Algésiras, dernière étape espagnole, approche enfin. Dans ce détroit stratégique, qui voit passer 100 000 navires par an (20% du trafic maritime mondial, 75% des importations européennes), l’Histoire a laissé quelques confettis de souveraineté ici et là ; les Britanniques possèdent ainsi un bout d’Espagne avec le rocher de Gibraltar, tandis qu’en face les Espagnols s’accrochent à leurs deux enclaves, Ceuta et Melilla, revendiquées de longue date par le Maroc. Pour faciliter les déplacements, des liaisons en hélico ont même été mises en place. De Ceuta, les résidents peuvent rejoindre Algésiras en 10 minutes chrono pour moins de 30 euros (le triple pour les non-résidents). L’Espagne tient à ses confettis.

De la gare routière, je file au plus vite vers la gare maritime : après 48 heures d’interruption, on annonce le départ des premiers ferrys. Poids lourds et voitures s’entassent dans le port, et, au guichet, les candidats à la traversée s’arrachent les billets. J’en obtiens un pour Tanger, sans trop comprendre à quelle heure le bateau partira. L’attente s’annonce longue, alors je discute avec les autres passagers, quasi exclusivement des Marocains rentrant au pays. Tous sont extrêmement chargés. Un vélo, une échelle, de la déco… Ce n’est plus un voyage, mais un déménagement. Ceux qui rentrent doivent penser à la famille : au Maroc, on ne revient pas les mains vides. Il faut gâter les autres.

Parmi les passagers, je rencontre Anas. Il travaille au nord de l’Espagne dans l’entretien des forêts. Anas a grandi quelques années en France sans être français, puis est rentré au Maroc faire sa vie ; s’est marié, a eu un enfant à vingt et un an. Une vie normale dans la petite ville de Youssoufia, où il est né. Et puis, arrive le COVID, les galères, l’envie d’offrir une vie meilleure à Mohammed, ce fils qui va grandir. Alors Anas traverse à nouveau la méditerranée, direction l’Espagne, comme des milliers d’autres, sur une embarcation illégale. Près de Malaga, il trouve immédiatement du travail dans les champs. Il n’a que 26 ans, son corps est affuté par la boxe qu’il pratique assidument à Youssoufia. Un chef le repère, lui propose de le former pour passer des légumes aux arbres ; Anas s’engage, le chef l’engage. Il quitte les serres andalouses où travaillent beaucoup d’autres marocains, migre vers le nord, et c’est une autre Espagne qui s’ouvre à lui, humide et froide. Il se retrouve seul étranger parmi les forestiers. Le travail est dur, mais rémunérateur. Anas élague les arbres ici en Espagne pour assurer là-bas au Maroc un avenir à son fils Mohammed. Son fils lui manque, et pourtant, il n’est pas si loin, à peine plus d’un millier de kilomètres à vol d’oiseau. Mais les années passent, sans qu’il puisse le revoir : sans papiers espagnols, rentrer au Maroc serait un aller sans retour, ou un retour sans retour, plutôt. Et puis, un jour de fin 2025, c’est la libération : Anas finit par obtenir un titre de séjour. Lorsqu’il a quitté Youssoufia, Mohammed avait 4 ans. Il fêtera ses 10 ans dans quelques semaines. Anas me montre des photos. Privé de fils pendant 6 ans, il frisonne d’impatience, ne tient pas en place. Son voyage a commencé il y a trois jours. Il a traversé l’Espagne en bus, attendu au port un miraculeux départ du bateau pendant deux jours ; il est épuisé, mais sa joie est intacte, inébranlable. Je mesure, en écoutant son histoire, les immenses soulagements que provoquera la régularisation de 500 000 travailleurs sans papiers annoncée tout récemment par l’Espagne.

A bord, ce soir-là, il y a bien d’autres Anas. Même parmi ceux qui ont des titres de séjours depuis plus longtemps, les corps fatigués et les bagages qui débordent disent la précarité des vies de ceux qui sont condamnés à traverser la méditerranée pour gagner leur croûte. Redouane, lui, cueille des fruits dans la plaine du Pô. Il rentre une fois par an à Beni-Mellal, retrouver femme et enfants. Il voyage avec une quantité démesurée de bagages, alors je l’aide dans les différentes étapes de cette traversée qui va nous occuper la nuit entière sur les deux rives (contrôle des bagages, des passeports, embarquement, et parcours inverse de l’autre côté). Après Youssoufia, me voici doté d’une seconde famille d’accueil, à Béni-Mellal. Si je n’avais pas eu pour projet de rejoindre le Sénégal, et donc de filer assez vite vers le sud, j’aurais sans doute pu organiser un voyage marocain sur la seule base de ces rencontres faites dans le détroit.

Laisser un commentaire