Applications de covoiturage, voies réservées et taxis clandestins : récit d’un trajet, banal en apparence, de l’est parisien jusqu’à une zone d’activités versaillaise.
Un mercredi de mars 2025. Un trajet Pantin – Versailles Satory à réaliser. Des voies de covoiturage sur le périph depuis 2 semaines. Une promotion intense des application de covoiturage (depuis des années). Voilà un contexte parfait pour tester le covoiturage du quotidien.
Alors, la veille, je me connecte sur les deux principales applications qui existent en Île de France, BlaBlaCar Daily et Karos. Je suis confiant : des milliers de salariés font ce trajet, le covoiturage a la côte, la durée annoncée est deux fois plus rapide que les transports en commun, et en plus, c’est gratuit (IDFM paye mon trajet!).
Mais malgré mon insistance, impossible de trouver un conducteur. Je modifie l’itinéraire, car je pourrai m’approcher en Vélib’, ou finir en bus. Je fais une vingtaine de demandes au total. La plupart des conducteurs ne me répondent pas ; certains refusent (motif : télétravail ce jour là, détour trop long…). Je crame au total près de 1h30 sur les 2 applis – il faut tester…
Le matin même, je tente une dernière fois. Je télécharge une troisième app, Ynstant, sans succès. Je me tourne alors vers Citygo, un autre service qui a une approche bien différente. Car les prix proposés n’ont rien à voir : pour Versailles, ce sera 27 euros ! Je limite mon trajet jusqu’à la Défense, pour 12 euros. L’occasion, au moins, d’emprunter les fameuses voies réservées.
Quelques minutes plus tard, un conducteur accepte et m’annonce qu’il sera là dans 6 minutes. Chouette.
Abdou*, 63 ans, m’accueille avec joie dans sa Clio fatiguée (384 000 km). Je le remercie d’avoir accepté de covoiturer, lui explique que j’ai un rdv à Versailles, et lui demande où il va : « je vais où vous voulez, on va à Versailles si vous voulez, donnez moi l’adresse ». Ah. Il regarde et me propose de faire le trajet pour 30 euros. J’hésite mais mon conducteur est sympa et je sais que cet enchaînement periph-A13-A86-N12 me fera gagner un temps précieux.
Nous partons. La voie réservée est décevante (la voie de gauche à peine plus fluide qu’à l’habitude) et ne semble pas respectée à ce stade, mais il faudra des bilans complets pour comprendre son impact.
En près d’une heure de trajet, avec RFI en fond sonore, Abdou me raconte sa vie. Arrivé du Sénégal en 1982 sans parler un mot de français, il a enchaîné les boulots précaires dans le nettoyage toute sa vie. Citygo, il l’utilise depuis 5 ans. En complément, car « la vie est dure ». Taxi clandestin, c’est son deuxième métier. Via l’appli (qui ponctionne 20% des courses même payées en espèces), mais aussi via un réseau d’habitués qu’il s’est constitué. Abdou me raconte comment au pays, la famille, même lointaine, attend sa part. Avec les 30€, il mettra 10€ de diesel, et gardera les 20 autres pour lui. Je me garde de lui dire que sa Clio, sans vignette Crit’air, n’a plus le droit de circuler à Paris.
* Le prénom a été changé
Paris – Versailles en taxi clandestin

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